N 6
SERVICE CENTRAL DES DEPORTES ISRAELITES
ET DU. SEP''ICE D ’ÉVACUATION ET DE REGROUPEMENT (S. E. R.)
PRO. 99-90
PARAIT CHAQUE MOIS
23, Bd Haussmann — PARIS-96
APPEL AUX HOMMES LIBRES
N o tre tâ c h e n ’est p a s finie
Nous nous adressons à tous ceux qui ont pu sauver
quelque chose ou quelqu’un et ont encore la force
pour vivre. Nous nous adressons à tous ceux qui n’ont
pas été pris et nous leur disons :
Pendant les persécutions, vous avez lutté pour vousmêmes et aussi pour les autres. Vous avez mené un
seul et même combat pour votre liberté et pour celle
de votre voisin ; et votre propre vie que vous veniez
de sauver, vous n’avez pas hésité à la remettre en
jeu quand il fallait sauver celle d’un autre. Le péril
qui vous menaçait tous vous avait rendu tous solidaires.
Aujourd’hui le péril est passé, mais il n’est pas passé
pour tous. Nous ne vous décrirons pas les camps d’A lle­
magne, de Haute-Silésie ou de Pologne, mais vous
savez que ceux qui en reviennent, sont des échappés de
l’enfer. Ils vivent encore, c’est vrai, mais dans un état
physique et moral tel que la terreur et la mort sem­
blent avoir marqué à jamais toute leur personne. De
plus leur dénuement matériel est total.
Votre devoir n’est pas fini. La solidarité d’hier est
toujours nécessaire. Il vous appartient de recueillir
ceux qui émergent du néant. Vous devez essayer main­
tenant de les ramener à la vie.
Nous demandons à chacun, quel qu’il soit, Juif ou
non, riche ou pauvre, de persévérer dans la grande
œuvre de la solidarité des hommes. Si vous avez une
chambre, un lit, une place à votre table, recueillez
chez vous pendant deux ou trois semaines un déporté
qui vient de rentrer, qui n’a pas de foyer, qui risque
d’aller à la dérive. Songez que vous auriez pu être ce
déporté.
Ecrivez au S.C.D.I., 23, bd. Haussmann, Pans 9e, pour
être mis en contact avec ceux qui reviennent.
Tout autre discours est superflu. Nous connaissons
parfaitement les difficultés de la vie quotidienne ; elles
sont immenses. Nous comptons cependant que chacun
fera son devoir et qu’après avoir bravé les dangers de
la guerre, nul ne ménagera sa peine pendant la paix.
Nous venons de recevoir du Consistoire Central une
lettre dans laquelle nous lisons : « Le Consistoire
Central donne sa pleine adhésion à votre projet. Il
contribuera, de son côté, à donner la plus grande d if­
fusion à l ’appel que vous lui avez soumis, en vue de
solliciter les familles à accueillir chez elles les prison­
niers et les déporté. »
Le S.C.D.I. recevra également tous dons en nature
et espèces que les particuliers dans l’impossibilité de
recevoir un déporté, voudront bien lui adresser.
S.C.D.I.
LEUR RETOUR
Des hommes et des femmes commencent à rentrer
du pays des morts. Des hommes et des femmes sont
restés terrés dans les caves d’Auschwitz pendant sept
longs fours et ont été délivrés par les soldats russes un
a.près-midi miraculeux, alors qu’ils attendaient à cha,que instant le retour des S. S., de leurs hurlements, du
rassemblement dans la cour, du mitraillage au hasard,
et que leurs camarades d’infortune marchaient vers
l’Ouest dans la neige et la glace, entre les mitraillettes,
— qui tombait était abattu — . D’autres, surtout du per­
sonnel sanitaire, des médecins, des infirmiers, quelques
malades, ont pu échapper à l’évacuation de Birkenau
et, à demi-morts de faim, ont pu rejoindre Auschwitz.
D’autres enfin, au cours de cette atroce évacuation, ont
pu par miracle échapper aux balles des S. S., se cacher
dans des bois, dans des trous pendant les combats, et
se sont présentés à l’infanterie Russe qui ramassa ces
demi-cadavres.
Des hommes et des femmes ont donc échappé à la
m ort, à toutes ces sortes de morts, préparées pour eux
par les Allemands, et ont été choisis par le Destin pour
vivre et retourner chez eux. Désormais, Auschwitz, M onowitz, Birkenau, Tréblinka, ces noms tragiques qui
devraient vivre à jamais dans nos mémoires si nous
étions vraiment des hommes pensants, sont vidés de
leur contenu d’horreur quotidienne, leur présent de
tortures et de supplices a glissé tout à coup dans le pas­
sé, et il règne un grand silence dans ces lieux qui reten­
 

Bulletin du Service central des déportés israélites. N° 6 (15 avril 1945) - 1/16

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