15 FEVRIER 1945
N° 4
BULLETI
du
SERVICE CENTRAL DES DEPORTES ISRAELITES
PRO. 99-90
PARAIT CHAQUE MOIS
23, Bd Haussmann — PARIS-96
L'AIR DU MOIS
CEUX DONT ON NE PARLE PAS
Ce déporté de gui nous ne savons rien qu’un numéro
et une date de départ, nous nous promettons, s’il re­
vient, de l’entourer de tout ce qu’il aimait, de grouper
autour de lui les livres, les fleurs, la lampe, le fauteuil
oui meublaient son décor quotidien. Avec le retour des
absents notre tâche ne fera que commencer. Ce sera
peu de les transporter de les nourrir, de les vêtir. Les
souffrances du corps sont assez vite oubliées ; celles de
l’esprit sont plus tenaces. Il faudra habituer ces voya­
geurs sans bagages à renouer par dessus des années
d’une nuit chaotique les liens d’un passé à ceux d’un
avenir. Il faudra procéder à la pénible résurrection des
vivants.
Mais le passé d’un homme n’est pas fait seulement
de sa chambre, de sa maison, de son atelier, de son
champ. A l’exüé ü faut un passé plus large et plus ri­
che que celui qui circonscrit un individu. Il a besoin de
se baigner à nouveau dans ces flots du temps et de
l’histoire qui emportent tous les siens. Le seul décor,
le seul paysage qu’il recherche est celui qu’aucun arti­
fice ne peut reconstituer, le ciel de sa rue, le monu­
ment de la place, l’accent tonique des voyageurs de
Vautobus. un écolier qui récite ces mêmes verbes irré­
guliers et cette même Histoire de France que son père
avait jadis appris, un beau-frère qui annonce le ma­
riage d’une cousine éloignée avec le neveu d’un ancien
camarade de régiment. L’expatrié ne guérira qu’au
sein de sa patrie.
C’est pourquoi je frémis en pensant à ceux qui n’ont'
pas de patrie pour les accueillir, à tous ceux que le flux
et reflux de la politique ont sans cesse ballottés entre
des Etats aux frontières mouvantes, à tous ceux qui en
moins de deux générations ont subi plus de démembre­
ments, d’annexions, de transferts de populations ou de
rectifications de frontières que la France ou l’Angle­
terre n’en ont connus en quatre siècles, à tous ceux
que l’on nomme des apatrides et qui en tout lieu de la
terre sont destinés à faire figure d’étrangers.
Quand ils reviendront de la déportation, leur pre­
mier contact avec la liberté consitera à recommencer
la sarabande des cartes d’identité, des permis de sé­
jour, des certificats de travail, des autorisations de cir­
culer, des recensements dans les commissariats. Dans
un monde où les nationalismes n’ont fait que s’exas­
pérer depuis vingt-cinq ans, où le droit au travail de­
vient un privilège réservé à ceux qui pour être d’au­
thentiques nationaux n’ont eu qu’à se donner la peine
de naître, et où — il faut le dire — l’invasion armée
est parfois mieux 'Supportée que l’immigration pacifi­
que. les apatrides risquent de devenir des espèces de
parias politiques.
Il ne nous appartient' point de donner ici une solu­
tion a ce grave problème. Il est l’affaire des gouverne­
ments ; à chacun son métier. Mais il est de notre de­
voir de pousser un cri d’alarme là où l’indifférence, la
négligence ou l’égo'isme ont dressé la conspiration du
silence. Il n’est pas bon que dans un monde qui s’orga­
nise et qui s’ordonne suivant quelques centres d'attrac­
tion politiques, une partie des humains demeure à la
dérive, à l’écart de tout groupement national. N’ou­
blions pas que les révolutions sont faites par des'
excommuniés qui aspirent à s’intégrer dans une com­
munauté plus large et plus riche. Et n’oublions pas
non plus que l’avenir appartiendra non point aux peu­
ples qui se replient sur eux-mêmes, mais à ceux dont
la force assimilatrice sera capable de fondre les élé­
ments humains les plus divers dans l’unité d’une cité
libre.
S.C.D.I.
RÉSISTANCE JUIVE
A nos Camarades déportés pour avoir lutté
Nous entendons, trop souvent hélas ! la réflexion
suivante : 11 n’y avait pas de Juifs dans la Résistance.
Peut-être une certaine partie de l’opinion croit-elle
que nous avons employé nos 4 années de « loisirs » à
essayer de rétablir par tous les moyens notre situation
financière. Pour la majeure partie des Juifs la vérité
est heureusement tout autre.
Il y eut des Juifs dans toutes les organisations de
Résistance, où d’ailleurs ils militaient sous un faux
nom à consonnance aryenne et où beaucoup d’entre
eux n’avaient pas jugé utile de rappeler leur origine.
 

Bulletin du Service central des déportés israélites. N° 4 (15 février 1945) - 1/8

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