15 MARS 1945
N ° 5
LETIN
du
SERVICE CENTRAL DES DÉPORTÉS ISRAÉLITES
ET DU SERVICE D’ÉVACUATION ET DE REGROUPEMENT (S. E. R.)
PRO. 99-90
PARAIT CHAQUE MOSS
23, Bd Haussmann — PARIS-9”
L’A IR DU MOIS
CEUX QUI ONT OUBLIÉ
J’ai rencontré hier un ami qui vient de rentrer de
Suisse où il a passé les deux dernières armées de per­
sécution, qu’il a fuies bien légitimement.
—■ Alors, tu t’occupes des déportés, me dit-il.
— Comme tu vois, fis-je.
— Mais pourquoi des déportés israélites ? Pourquoi
pas des Papous, des Musulmans, des Boudhistes ?
— Tu en connais beaucoup, toi, de déportés Papous,
Musulmans, Boudhistes ?
—■ Eh oui, mon pauvre ami, il faut avoir le courage
de se le dire, quelque déplaisant que cela soit, il y a des
déportés israélites. Mais voilà, mon ami Ta oublié.
Il semble que beaucoup de gens eh France aient perdu
la mémoire. Chacun gémit sur la^dureté des\temps,
parfois ce ne sont pas toujours ceu^pui eft-soiiffrent^
le plus, ceux qui ne déjeunent que d’unh salade de bet- ‘
teraves sans huile et qui dînent de la itooitié de leur '
fromage de ration, après avoir travaillé desüieures dans
des bureaux glacés, ce sont plutôt ceux donk la Libéra­
tion n’a changé en rien, alors chacun grogmkcontre le
Gouvernement, contre les Américains, contratl’épuration. Mme X a une auto, c’est une honte, un E^.P., des
bons d’essence quand le pauvre monde va à pied. Ma
station de métro est fermée, quelle époque ! La vie est
de plus en plus chère, les billets seront-ils échangés ?
« Savez-vous quelque chose là-dessus ? Et les comptes
bloqués ? Mon Dieu, mon Dieu, dans quelle angoisse
on vit! » On a oublié. Il n’y a pas de beurre, pas de
charbon, pas de souliers, pas de savon, c’est vrai, mais
il n’y a pas non plus d’Allemands. La vie est belle puis­
qu’on peut sortir dans la rue et qu’il n’y a pas d’autos
avec ces messieurs en vert, avec ces messieurs en gris,
avec ces messieurs en civil, partout, dans les métros,
dans les restaurants, dans les cafés, à chaque coin de
rue, qui épient, qui écoutent, qui enregistrent, puisque
la France n’est plus couverte de bottes. On a oublié.
Les Français ont la mémoire courte, les Juifs fran­
çais ont la mémoire courte, les autres Juifs aussi. D’une
façon générale, tous les hommes ont la mémoire courte,
dès que le péril est passé et qu’ils retrouvent quelque
chose de leurs aises, même diminuées, même spoliées et
amaigries, d’une façon générale tous ceux qui retrou­
vent une petite place au soleil, si peu proportionnée à
leurs mérites soit-elle, et surtout tous ceux qui n ’ont
pas là-bas quelqu’un des leurs très proche, quelqu’un
de leur chair si précieuse et fragile, pantelante entre
les crocs de l’ennemi, commencent à oublier.
Les persécutions ? Mon Dieu, bien sûr... Mais main­
tenant on a d’autres soucis. Dans certains milieux, il
ne faut pas trop afficher ni les souffrances ni les angois­
ses passées, et un tel qui tremblait Tannée dernière
encore, qui les soirs de rafle avait les joues couleur de
cendre et ne savait, le malheureux, à qui confier sa
misérable vie, maintenant aux soirs de répétition géné­
rale, dans les couloirs de l’Assemblée Consultative, ou
dans les dîners en ville, dit : « Oui, nous avons eu des
coups durs, bien sûr, comme tout le monde, mais enfin
c’est fini. »
■"'Hllli.Sommes-nous vraiment ainsi faits ? Oublions-nous
vraiment si vite, l’homme est-il cet infirme qui ne vit
que du présent comme l’oiseau ne vit que de l’instant,
vole dans l’azur, rase le sol, se pose sur la feuille à la
moindre sollicitation, l’homme n’a-t—il point de passé
ou si peu que rien ne le change jamais et n’aspiret-il, une fois l’épreuve passée, qu’à boire à longs traits
dans le fleuve du Léthé, s’y tremper et retremper plu­
sieurs fois jusqu’à la mort ? Sommes-nous tous comme
ce héros de Dostoïewski condamné à mort, qui le matin
de son exécution jure que s’il est gracié, il vivra toute
sa vie en fonction de cette grâce; la grâce arrive; quel­
ques jours après, l’homme est retombé dans ses habi­
tudes, dans sa vie ancienne, se plaint d’un rien, reprend
les soucis absurdes, les ambitions, les regrets, toutes
les puérilités des vivants. Il a oublié. Mais qu’est-ce
que l’oubli, cette apparence ? N’est-ce point plutôt
quelque chose de plus grave, un refoulement plus ou
moins conscient, une adaptation moutonnière à la vie
quotidienne, une impuissance congénitale à dominer son
passé, à faire la synthèse de sa propre vie? Et n’est-ce
pas pour certains Juifs quelque chose de plus inquiétant
encore, et quelle est cette fausse honte de nos
malheurs, cette étrange pudeur, cette retenue qui font
 

Bulletin du Service central des déportés israélites. N° 5 (15 mars 1945) - 1/12

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