15 MAI 1945
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N° 7
BULLETIN
du
SERVICE CENTRAL DES DEPORTES ISRAELITES
ET DU SERVICE D'ÉVACUATION ET DE REGROUPEMENT (S. E. R.)
PRO. 99-90
PARAIT CHAQUE MOIS
23, Bd Haussmann — PARIS-9'
“ Pas un deuil, pas une larme en vain ”
Ainsi donc, c’est fini. Ce soir, l’Europe ouvre ses fe n ê ­
tres sur la prem ière nuit de la paix, sur la prem ière
nuit de la lumière des villes, sans fard bleu, la. première
nuit où l’on n e tuera plus de jeunes gens, la prem ière
nuit où les m onstres de la guerre se tairont, dressant
leurs gueules m uettes, leurs silhouettes inutiles, vers le
ciel plein d’etotles.
Ainsi, c’est fini. Six années ! Six années sont écou­
lées, depuis ce 2 septem bre 1939, ce matin d’été radieux
où sur les plages de France pleines d’estivants bronzés,
entre les m ouettes qui picorent à marée basse, les ten ­
tes rayées d’orange, les jeux d’enfants à demi-nus, dans
le soleü, qui irisait le sable et les flaques d’eau oubliées
par l’Océan, où dans chaque village de France les habi- tants étalent massés autour de la mairie et des cafés,
les fem m es séparées des hommes, déjà, faisant des col­
loques à voix basse, nous apprîmes à la radio : « La,
mobilisation générale des Armées de terre, de m er et
de l’ air est décrétée. »
Et le 3 septem bre, la voix de M. Daladier : « Nous
avons déclaré la guerre à l’Allemagne. » Un grand nuage
passa sur le monde. Il a duré six ans. Le tem ps pour un
jeune garçon de devenir un homme, le tem ps pour un
homme d’entrer dans l’ âge mûr ou de glisser dans la
vieillesse, le tem ps pour l’enfant de passer à la radieuse
adolescence, le tem ps pour un absent de ne pas recon ­
naître ses propres enfants. Le temps aussi de voir chan­
ger le visage de la France jusqu’à devenir méconnais­
sable, le tem ps de le retrouver, et le tem ps de perdre
tous les siens d’un coup, sombrés dans l’abîme de cette
deuxième guerre qui fu t la guerre aux civils, la guerre
aux vieillards, aux fem m es, aux enfants, le tem ps enfin
de voir abattre et foudroyer l’orgueil le plus insensé, le
Plus grand défi à Dieu de l’Histoire et d’assister, hale­
tants, à l’effondrem ent morceau par morceau dans un
fracas immense des conquêtes de la Norvège à l’Espa­
gne, de la Bretagne au Caucase, plus rapides et plus
vastes que celles de Napoléon et de César.
(Général de Gaulle, discours du 9 mal).
Donc, c’est fini.
Nous allons voir à nouveau les couleurs de la paix,
le ciel de la paix, les parfums, les roses de la paix, et les
feuilles qui tom beront cet autom ne tom beront dans un
automne de paix. Nous allons en ten d re à nouveau les
bruits de la paix; tous les enfants de la guerre de 14-18
savaient bien pendant vingt ans que les sons familiers
que nous entendions tous les jours étaient des sons de
paix, à les com parer inconsciem m ent et presque cons­
tam m ent à ces bruits de guerre de nos prem ières
années. Nous allons entendre en été à la campagne, par
les matins clairs, le claquement sec des grands ciseaux
du jardinier qui coupe l’herbe, le trot lointain d’un ch e­
val, et le roulem ent de la charrette sur la route, une
trom pe d’auto, le tournoiem ent de la pom m e d’arro­
sage, avec sa petite pluie grêle, et le pas du fa cteu r sur
le gravier. Nous entendrons à Paris, sur les boulevards,
vers trois heures, le m erveilleux fracas assourdissant
des autos, les trom pes qui s’im patientent et les klaxons
le long du faubourg Saint-H onoré, vers cinq heures du
soir, et le vieux cri : « Peaux d’iapins ! Peaux ! » du
marchand de peaux de lapins dans les vieilles rues
écartées, et le... « Chand d’ habits ! »... des pousseurs de
voitures à défroques, et le « A chetez les belles cerises,
Mesdames, les bellqs cerises ! »... jusqu’au « Chauds les
marrons, chauds !... » de l’hiver, devant le rougeoim ent
du braséro au coin des rues.
Car les bruits du tem ps de guerre,, n ’e s t-c e pas, nous
les avions gardés dans nos oreilles d’enfants, à travers
l’âge d’adulte, nous n e les avions jamais oubliés, nous
les avons reconnus aussitôt, ces bruits stridents et ter­
ribles qui déchirent l’air, ces : « bou-oum / » sourds,
qui fon t descendre à la cave et ces explosions qui fon t
trem bler les fen êtres et les réduisent en poudre, tous
ces bruits qui arrêtent les autres et d’où naît un silence
surnaturel, ces bruits qui fon t mourir les rires des filles,
et le chant vespéral des oiseaux dans l’air pur.
 

Bulletin du Service central des déportés israélites. N° 7 (15 mai 1945) - 1/16

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