15 JUIN 1945
N° 8
BULLETIN
du
SERVICE CENTRAI DES DEPORTES ISRAElITES
ET DU SERVICE D’ÉVACUATION ET DE REGROUPEMENT (S. E. R.)
PRO. 99-90
PARAIT CHAQUE MOIS
23, Bd Haussmann — PARIS-98
L’AIR DU MOIS
Et m a i n t e n a n t ...
Le plus atroce dans toute cette tragédie est qu’elle
est proprement absurde. On ne comprend point cette
folie de destruction et de meurtre. Quel est le sens de
toutes ces morts, de toutes ces tortures, de toutes ces
ruines ? Le centième de tant de peine, d’ingéniosité, 'de
courage, de persévérance, de vertus de ternies sortes,
employés à détruire ou à tuer, aurait suffi à donner le
bien-être à l’entière population du globe. Il semble
qu’au même moment tous les hommes se soient donne
le mot pour mettre leurs forces au service du néant.
Depuis cinq ans officiellement, mais réellement depuis
dix ou quinze, l’humanité n’a pensé qu’à détruire. Mais
détruire pour quoi ? Tuer pour quoi ? On reste stupide
devant ces questions si simples. On a peur de répondre
que la guerre est devenue une fin en soi, que les contes­
tations diplomatiques ou économiques n’ont été que des
prétextes, et que lorsqu’un diplomate ou un maréchal
se penchaient sur un traité ou sur une carte, lorsqu’ils
se croyaient libres de dire oui ou non, d’attaquer ou de
rester l’arme au pied, ils ne faisaient en réalité que
répondre à l’appel de forces mystérieuses et de parti­
ciper, sans le savoir, à un gigantesque suicide de l’huma­
nité.
Vue à la mesure de la scène du monde, la tragédie
juive apparaît comme un épisode sans importance.
Quelques millions de cadavres en plus ou en moins ne
modifient guère les comptes que la mort a ouverts dans
ses livres. Pour un esprit superficiel, la destruction des
Juifs apparaît comme un accident dans le cataclysme
universel.
Et pourtant, à regarder les choses de près, cette des­
truction des Juifs fournit l’explication et le symbole de
cette plus vaste destruction de l’humanité.
Les nazis se sont livrés ù l’opération de meurtre la
plus méthodiquement conçue, la plus systématique­
ment conduite, la plus obstinément poursuivie que l’on
n’ait jamais vue. Il suffit de recueillir au hasard quel­
ques témoignages de déportés pour constater que pour
exécuter de tels massacres, il a fallu autre chose que
des mouvements de passion, que de la colère, que de la
fureur, que de la démence sanguinaire. Il d fallu des
esprits froids et positifs, capables de calculer, d’orga­
niser, de prévoir; il a fallu une certaine intelligence
pour décider le rythme deÊ convois de déportation, la
charge maxima de chaque convoi, l’arrêt des wagons
devant les chambres à gaz, le trajet de la chambre à
gaz au four crématoire, la composition chimique des
gaz, l’appareillage électrique des fours, l’évacuation des
cadavres, le nettoyage des locaux de meurtre et d’inci­
nération, la détermination d’un nouveau contingent de
victimes. Nous sommes en présence non pas d’un cas de
fureur aveugle, mais d’une étonnante lucidité intellec­
tuelle qui sait calculer, peser, choisir, doser. Nous
n’avons même plus l’espoir de voir le monde s’éveiller
d’un cauchemar, car il n’a cessé de tenir les yeux
ouverts, et c’est justement parce qu’il a tenu les yeux
ouverts qu’il a pu construire une réalité dont les rêves
les plus atroces n’ont jamais pu approcher.
Le plus déconcertant, c’est l’évidente inutilité de cette
tuerie. Le massacre des Juifs n’a en rien accru les chan­
ces de victoire du nazisme ou retardé l’heure de sa
défaite. Je ne dis pas que l’antisémitisme n'ait pas servi
Hitler sur le terrain politique, mais Hitler a mené la
lutte antisémitique avec un luxe de propagande, d’or­
ganisation, de moyens matériels qui dépassent et de
beaucoup un simple objectif politique. C’est dire que,
pour le nazisme, la destruction des Juifs constituait
une fin en soi, au service de laquelle on ne pouvait met­
tre trop de moyens.
Et si l’on considère que cette tentative d’extermina­
tion était poussée au delà de tout motif politique ou éco­
nomique, qu’il ne s’agissait, en t'uant des Juifs, ni de
s’emparer de leur territoire, car ils n’en ont pas, ni de
s’emparer de leurs biens, car, à l’encontre de l’opinion
commune, la plupart sont pauvres, ni de les réduire à
l’esclavage, car les nazis n’en voulaient même pas
comme esclaves, on est forcé de constater qu’on les
tuait simplement pour les tuer et que l’on ressuscitait
ainsi une des formes les plus barbares de la guerre, la
guerre des clans.
Cette résurrection de l’esprit de clan, ce retour aux
époques les plus obscures de l’humanité, voilà ce que je
sens depuis quelques années, voilà ce qui m’effraye
pour demain.
 

Bulletin du Service central des déportés israélites. N° 8 (15 juin 1945) - 1/12

Suivant