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15 Août 1945
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SERVICE CENTRAL DES DEPORTES ISRAELITES
ET DU SERVICE D’ÉVACUATION ET DE REGROUPEMENT (S. E. R.)
PRO. 99-90
PARAIT CHAQUE MOIS
23, Bd Haussmai/fp — PARIS-;

L’AIR DU MOIS
LA FAUSSE EXIGENCE
A notre époque de liquidation où un monde qui a
bien failli sombrer essaie douloureusement de retrou­
ver son équilibre, en cette période de convalescence,
aux rechutes toujours à craindre, les problèmes m o­
raux acquièrent une extraordinaire importance.
En dépit de toutes les détresses accumulées, des
destructions de vie innombrables et de l’anéantisse­
ment d’ une partie du patrimoine de notre civilisation, il
est, sans optimisme exagéré, permis d’attendre que
reprenne l’œuvre de vie.
Les ruines qui jalonnent les grandes artères de notre
continent seront relevées et de nouveau les lueurs
incandescentes des hauts-fourneaux illumineront les
nuits des cités industrielles. Nous verrons encore dans
la brume des ports appareiller les grands navires et
sur les docks charger des cargos et des sirènes retenti­
ront qui ne seront plus d’alerte et des avions sillon­
neront les deux n’anéantissant plus que des distances.
Ce n’est encore que la fin d’une guerre !
Demain ce sera le commencement d’une paix !
Mais, le bonheur matériel reconquis ne servirait à
rien, la paix des armes ne serait qu’un répit dû à
l'essouflement, sans une renaissance morale, sans une
prise de la conscience et un réveil des consciences.
Or, notre moral est encore bien plus atteint que
notre chair, notre cœur plus meurtri que notre corps
et la guérison de nos esprits malades s’avère longue et
malaisée.
Un homme d’esprit a dit que le précepte socrati­
que : « Connais-toi toi-même » ressemblait davantage
à un défi qu’à un conseil. Pour nous autres Juifs, si
souvent obligés à nous déf inir sous la pression de né­
cessités extérieures, ce « mot » acquiert tout son sens.
Nous connaissons des gens bien intentionnés qui
conseillent aux rescapés que nous sommes de renoncer
une fois pour toutes à un engagement particulier qui,
à les entendre, nous serait à surcharge dans l’accom­
plissement de notre vocatian française. Certains de nos
coreligionnaires même ne conçoivent la solution de
la question juive que comme la liquidation du Judaïsme
entreprise par les Juifs eux-mêmes.
Après les souffrances endurées qui ont, chez beau­
coup exacerbé le sentiment de lèùr appartenance, on
imagine ce qu’une telle exigence pourrait provoquer
d’amers refus et de véhémentes protestations.
Ici nous ne sommes pas des partisans et c’est en
Français conscients de la gravité d’un complexe moral
que nous voulons nous exprimer :
La France est encore bien davantage une. commu­
nion qu’une communauté {ou plus exactement une
communion de communautés). C’est à travers la mul­
tiplicité et la diversité dé ses familles spirituelles que
ce pays assure la permanence d’une primauté de l’es­
prit.
La France a besoin de toutes ses communautés natu­
relles, non pas pour y puiser, ni pour que celles-ci
lui fournissent des « effectifs », mais pour qu’elles
l’expriment.
Nous voyons aujourd’ hui après l’épreuve de la
Résistance qui a refait la France Une, les résistants,
plus que jamais engagés par les groupes où ils ont
reçu leur formation : ils sont les hommes du M.L.N.
et du F.N., du M.R.P., des Francs-Tireurs et de l’Armée
Secrète. Cette fidélité qu’ils manifestent n’est pas sen­
timent belle et exemplaire, elle est surtout nécessaire
et la France aurait tout à perdre à un nivellement
où il n’y aurait plus que des Français abstraits, muti­
lés de leur personnalité. Il ne vient à l’idée de per­
sonne de placer un militant socialiste français devant
l’absurde alternative : socialiste ou Français! Et pour­
tant le socialisme est en principe internationaliste.
L’erreur de ceux qui conseillent aux Juifs de t lâ­
cher » le Judaïsme, provient d’une grande et double
ignorance que déplora déjà Péguy, que regretta déjà
Rousseau. Ces gens croient le Judaïsme éloigné dans
le temps et dans l’espace. Ils imaginent qu’il provient
du Moyen-Age et -qu’il se situe en Europe Centrale.
Or, dans l’ordre universel, le message d’Israël n’a pas
cessé d'être valable, n’est pas dépassé.

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Bulletin du Service central des déportés israélites. N° 10 (15 août 1945) - 1/8

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