15 Juillet 1945
N» 9
« L U f
BULLETIN
du
SERVICE CENTRAL DES DEPORTES ISRAELITES
ET DU SERVICE D ’ÉVACUATION ET DE REGROUPEMENT (S. E. R.)
PRO. 99-90
P A R A IT C H A Q U E M O IS
23, Bd Haussmann — P A R IS -9 '
L'AIR DU MOIS
TROIS AMIS
L’un s’appelait Lebrun, Vautre Dreyfus, le troisième
Braslawsky et ils avaient de vingt-trois à vingt-cinq
ans. Parfois, quand l’air était doux, ils allaient, tous
trois, après dîner sur la terrasse du Trocadéro pour
regarder la nuit descendre sur Paris. Dans le bleu du
soir, des lumières s’allumaient, une fenêtre, une étoile,
une cigarette. Les promeneurs parlaient à voix basse.
— Il y a un an, dit Lebrun, je me trouvais ici-même
et c’était la même douceur, la même indulgence de
Paris qui va s’endormir. Mais en ce mois de juillet 1944,
Paris ne dormait plus que d’un œil. Les Allemands
étaient devenus nerveux. Des camions militaires, cou­
verts de branchages, passaient rapidement. Dans les
beaux, immeubles de l’avenue Foch ou du boulevard
Suchet on faisait les paquets. Cela sentait le grand
départ. La ville affectait toujours d’ignorer les Alle­
mands, mais elle ne cessait de les épier, et d’attendre.
Et un mois après, c’était les barricades.
— Il y a un an, dit Dreyfus, mes parents partaient
en déportation. Ils s’étaient réfugiés dans l’Isère et
s’imaginaient qu’en zone sud on ne toucherait pas à
des Français. Je niai aucune nouvelle d’eux.
— Il y a un an, dit Braslawsky, je craignüis d’être
trahi par mon accent. Vivre avec une carte d’identité
au nom de Bruneau (Jean-MAfie-Mafeel), né à Parthenay (Vienne) et prononcer les u comme des i et faire
des gestes en parlant, est un personnage difficile à
soutenir.
~~ Il V a deux a n s d it Lebrun, Régnier, La Granville,
7 homas étaient pris, torturés, emprisonnés. J’échap­
pai de justesse. La Granville a été fusillé. Régnier et
Thomas ont été déportés. Régnier est rentré
— Il y a deux ans, dit Dreyfus, je rencontrai en Sahoie LQuTiiTi à. Qui le doctcuv avait soudain pvescTit un
changement d’air. Je n’avais pas revu Lebrun depuis
Condorcet ; nous faisions alors équipe pour les versions
latines. L équipé s’est reformée, mais cette fois-ci les
contre-sens coûtdient plus cher.
Il se fit un court silence. Lebrun alluma sa pipe.
Braslawsky dit :
— Il y a deux ans, je m’appelais Belin... Je devais dis­
perser entre Loire et Garonne deux cents enfants nés
entre le Danube et la Vistule, deux cents enfants à qui
il fallait apprendre à oublier leur vrai nom, à ne pas
parler de leurs parents, et à ne pas demander tout le
temps des livres. Et maintenant j’essaie de rassembler
tant bien que mal ce qui reste de parents avec ce qui
reste d’enfants. Et puis...
— Et puis ? dit Lebrun.
— Je partirai.
— Pour où ?
— Pour la, Palestine.
— Sioniste ? demanda Dreyfus.
Braslawsky regarda Dreyfus, puis, se tournant vers
Lebrun :
— Dis-moi, Lebrun, depuis quand es-tu en France ?
— Quelle question, dit Lebrun, depuis toujours, évi­
demment.
— Tes parents ont toujours parlé le français ?
— Sans doute. Où veux-tu en venir ?
— Tes grands-parents et tés arrière-grands-parents
étaient Français, parlaient le français, ne songeaient
pas qu’ils auraient pu être autre chose que Français.
Quand tu te promènes dans ton pays, quand tu lis une
histoire de chez toi, il n’est pas une pierre, il n’est pas
un chapitre qui ne rappelle qu’entre cette terre et les
morts qui sont ensevelis en elle, il existe une commune
mesure.Pour te sentir chez toi, il te suffit de regarder
autour de toi et les tuiles des maisons et les arbres des
jardins te reconnaissent. Et moi, je suis l’étranger
l’éternel étranger. Mais j’en ai assez d’errer. Je veux
vivre sur une terre d’où je tire la même tranquille assu­
rance, la même sérénité profonde que toi-même sur
 

Bulletin du Service central des déportés israélites. N° 9 (15 juillet 1945) - 1/12

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