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25 Septembre 1945
BULLETIN
du
SERVICE CENTRAI DES DEPORTES ISR A Ë L
ET DU SERVICE D’ÉVACUATION ET DE REGROUPEMENT (S. E. R.)
P RO. 99-90
PARAIT CHAQUE MOIS
23, Bd Haussmann — PA RIS-9"
y ■
L'AIR DU MOIS
Ceux qui dorment la nuit...
« Je ne puis m ’endormir la nuit en
pensant que quelque part sur la terre
un homme a iaim... »
Jean COSTE.
(de Charles Péguy)
Il y a dans la tragédie de Macbeth un passage d’un
pathétique rarement atteint de la grandeur et de l’é­
ternité du Philoctète de Sophocle ou de la Phèdre de
Raçine, enfin un de ces moments de la souffrance
humaine que seul l’art le plus dépouillé et le plus désin­
téressé peut exprimer.
On annonce à Mac-Duff, ancien ami de Macbeth,
qui a compris le crime de ce dernier et a quitté l’Ecosse
pour se joindre aux forces loyales en Angleterre, que
Macbeth, pour se venger de cet abandon a fait assassi­
ner Lady Mac-Duff et ses deux enfants, Mac-Duff, sous
le choc répète :
« Mes enfants aussi? »
Ross (son cousin). — Femme, enfants, serviteurs,
tout ce qu’il a pu trouver.
Mac-Duff. — Et j’étais loin! Ma femme aussi a été
tuée?
Ross. — Je vous l’ai dit.
Mac-Duff. —• Ah! Il n’y a pas d’enfants! Tous mes
chéris! As-tu dit tous? Malédiction. Tous? Quoi? Tous
mes doux agneaux et leur mère, enlevés d’un seul
coup?
Ross. — Vengez-vous comme un homme.
Mac-Duff. — Ainsi ferai-je, mais je dois aussi sen­
tir comme un homme.
Je ne puis penser qu’à eux qui m’étaient si chers...
Quoi, le ciel a vu cela et ne les a point aidés ? »
La scène dure ainsi quelques instants, dans cette
suffocation de Mac7Duff, jusqu’à l’explosion de sa dou­
leur virile que n’est qu’un cri de vengeance.
B... avait une femme et deux! fils. On les a pris tous
les trois dans l’Isère en janvier 44; ils avaient été dé­
noncés par un milicien. Il les a attendus, comme nous
avons tous attendus. Il ne les attend plus, comme nous
n’attendons plus. Sans cloute, dans le silence de ses
nuits, quelque chose en lui d’absurde et de déraisonna­
ble attend encore, une parcelle de son âme s’envole
encore malgré sa volonté vers la plus vaine des atten­
tes et le plus vain des espoirs, et sans doute se dit-il de
ces choses incohérentes dans ces interminables dialo­
gues que l’ homme entretient avec lui-même: « Pas les
deux, pas les deux... Ce n’est pas possible. Le petit Jean
va rentrer, ü était si gai. Sûrement il va rentrer. Ma
femme et le petit peut-être,, mais alors pas l’aîné, l’aîné
va rentrer... » Ces garçons étaient grands et robustes
avec de bonnes têtes de potaches, on leur faisait passer
des bachots de fortune sous des noms d’emprunt, à tra­
vers mille difficultés d’argent et autres, dans les villes
de zone Sud^ l’un d’eux travaillait aussi dans une ferme.
Is avaient des mines juvéniles et superbes qui défiaient
les angoisses, les persécutions et les arrestations, et
même le bagne et la faim et le froid. Pourtant ils ne
sont pas revenus. Madame B... s’épuisait au' marché, à
la cuisine, était douce et modeste e je .verrai toujours
son sourire résigné et qui n’était pas sans courage et
que la tragédie de son destin à approché dans mon sou­
venir d’une sorte de grandeur. B... sort, va et vient, fait
son nœud de cravate, parle de politique et nul ne sait
de quelle trame sont tissées ses pensées. Madame P... at­
tendait sa fille, son gendre et ses trois petits-enfants
dont l’ainé avait onze ans, tous emmenés parce que le
père fut victime de son courage' et de sa fidélité à son
poste. Madame P... elle, les attend encore, elle attendra
des mois et des années, elle est de ces femmes qui at­
tendent des siècles, cette durée de la souffrance hu­
maine parce que dans toute la longueur de'Vattente la
plus absurde, il y a encore une couleur d’espoir, elle
attendra jusqu’à sa propre mort de voir surgir du pays
des ombres tous les siens en même temps sculptés à nou­
veau dans leur chair, dressés sur leur propre cendre,
épais, vivants et souriants, cette fille charmante que

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Bulletin du Service central des déportés israélites. N° 11 (25 septembre 1945) - 1/16

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