4“ Année — N" 4.
)
10 FRANCS
25 AVRIL 1946
Q u a n d M êm e
a paru
cland estin em en t
depuis
Décembre 1 9 4 3
N O S PROBLÈM ES
PLAGI
Sous le titre « Une Politique nationale de
l’Immigration », Francis Cabour traite, dans
« Le Monde » du 24 Avril, le 'problème de la
main-d’œuvre étrangère sous ses aspects les
plus divers : économique, démographique,
politique, etc . . .
Rien que pour la reconstruction et le rééqui­
pement du pays, la France aurait besoin,
d’après les estimations du Commissariat au
Plan et du Ministère du Travail, d’un sup­
plément de main-d’œuvre de deux millions
de travailleurs étrangers. Comme, par ail­
leurs, la France n’est pas seule, à avoir besoin
pour son économie d’un appoint de maind’œuvre étrangère, les moyens de se procu­
rer cette dernière deviennent de plus en plus
restreints, surtout que parmi les « concur­
rents » de la France dans ce domaine se trou­
vent les pays neufs tels que l’Australie et
l’Argentine qui, à eux seuls, chiffrent leurs
besoins à près de vingt-cinq millions de tra­
vailleurs étrangers.
En face de ces besoins, quelles sont les
possibilités fournies par les pays d’émigra­
tion ?
Certains pays « fournisseurs » de maind’œuvre se trouvent actuellement éliminés,
en raison de leurs propres besoins d’ouvriers.
En Pologne, par exemple, étant donné la
forte diminution de la population mâle et
les profonds changements économiques et
politiques survenus à la suite de la guerre,
l’émigration ouvrière vers d’autres pays,
notamment vers la France, se trouve à l’heure
actuelle, handicapée par les autorités occu­
pantes. D’autre part, même si ces dernières
venaient à enlever leur veto, la France ne
pourrait, pour des raisons faciles à compren­
dre, à envisager, du moins pour un proche
avenir, le recours à une immigration mas­
sive de main-d’œuvre allemande. Ainsi donc,
le problème d’immigration, déjà assez com­
plexe avant la guerre, se présente à l’heure
actuelle avec ses multiples aspects économi­
ques, politiques et culturels, dont chacun est
hérissé de difficultés presqu’insurmontables.
Pour résumer la situation, l’on peut dire
que les pays dont les besoins en ouvriers
étrangers sont impérieux, ne pourraient choi­
sir à leur gré, ces ouvriers en tenant compte
des intérêts majeurs du pays « importateur ».
Il est très difficile, sinon impossible, de con­
cilier les intérêts des deux partis qui, en
l’occurence, sont les gouvernements des pays
d’émigration d’une part et ceux des pays
d’immigration, d’autre part.
Que dire alors de la situation de cette
catégorie spéciale de « migrants » virtuels
qui sont des indésirables aussi bien pour les
pays d’émigration que pour les pays d’immi­
gration ?
Que dire des centaines de milliers de « dé­
placés » qui se trouvent encore dans des
camps en Allemagne et dont une grande par­
tie sont des Juifs qui ont pu se sauver de
l’extermination ?
La situation misérable de ces rescapés des
fours crématoires est suffisamment connue
pour que l’on ait besoin d’en parler. Mais ce
que le grand public ignore peut-être, c’est
l’état de désespoir extrême auquel sont ré­
duites ces victimes de la barbarie nazie en
constatant l’indifférence totale à leur égard
de la part des peuples démocratiques qui les
avaient arrachés aux bourreaux allemands.
Le problème de migration pour ces dépla­
cés ne pourrait être réglé par un accord
quelconque entre pays d’émigration et pays
d’immigration qui serait conçu pour des na­
tionaux se trouvant dans des conditions phis
ou moins normales.
Une solution spéciale est nécessaire qui
tiendrait compte des multiples facteurs :
ethnique, moral et social, qui ne sont pas
les mêmes pour les « déplacés » juifs que
pour les ouvriers non-Juifs.
Et si, comme dit M. François Cabour dans
« Le Monde », en parlant de la zone fran­
çaise d’occupation, que l’on pourra peut-être,
après un criblage serré, puiser dans les per­
sonnes déplacées une main-d’œuvre appré­
ciable pour la France, — par quel « criblage
serré » devront passer les « déplacés » juifs
se trouvant dans les zones britannique et
américaine pour avoir la chance d’être agréés
par quelques pays d’immigration ? . .
Nous posons cette question à ceux de nos
amis, qui contre toute évidence, parlent déjà
de la normalisation de la vie juive.
Q. M.
P ü Q Ü E
] L 9 4 < 6
DE L'AMERTUME A L'ESPERANCE
” Toutes Us fois que je croise
un Juif, j r i envie d’aller lui
demander pardon de ses souf­
frances. ”
Lazare CARNOT.
(Discours à la Convention.)
Glané au hasard d'une lecture,
ce cri de conscience, d'une sin­
cérité naïve, du grand Conven­
tionnel français nous inspire aujourdlhui -atS^Sien amères réfle­
xions. 150 ans plus tard, après le
plus sanglant épisode de notre
histoire, le problème juif continue
à tenir la tragique vedette. Alors
que de Pologne nous parviennent
les témoignages bouleversants
que beaucoup d'entre nous ont
pu entendre, non sans stupeur et
la rage au cœur, alors qu'en
Allemagne, des .rescapés des
camps se font 'encore tuer par
leurs anciens bourreaux investis
de nouveaux pouvoirs de meur­
tre, alors qu’en Italie d'autres res­
capés doivent se résoudre à se
laisser mourir de faim pour dé­
fendre contre les puissances « dé­
mocratiques », leur s u p r ém e
chance de revivre, oette citation
pathét‘quejfaraît plus qu'un cri
uo
'Coïhpassiôfr
pour notre rfiSttyrologe du passé,
elle semble contenir un affreux
pressentiment sur les résultats de
l'émancipation des Juifs dont
l'idée venait alors de prendre
corps. Elle est aussi la condam­
nation d'une société qui n'a su
tenir les plus élémentaires pro­
messes de justice humaine
Cependant la raison et la jus­
tice bafouées restent notre rêve
favori, mais combien ce rêve est
hypothéqué de sanglantes ran­
çons que nous ne cessons de
payer I
Si l'amertume reste notre lot,
quel prodigieux e ffo rt moral,
transmis de génération en géné­
ration, nous faut-il déployer pour
qu'elle ne tourne dans une irré­
conciliable colère destructrice I
Se doute-t-on à quelle grandeur
d'âme ou à quelle incorrigible
mansuétude puisée au tréfond
d'une culture messianique il nous
faut faire appel pour contenir ce
terrible germe en puissance !
Chaque jour et chaque circons­
tance fournissent l'occasion pour
du présent, notre déception et
notre amertume nous ramènent
invariablement à ce problème si
tragique de nos rapports avec le
monde non juif.
Il semble que tout a été d it làdessus. Rarement un sujet a pro­
voqué des avis aussi variés que
contradictoires. Rarement on a pu
constater auprès des principaux
intéressés autant de détachement
et d'indifférence pour un fa it
aussi vital ; enfin .lorsqu'ils se dé­
par C .
KELMAN
raviver notre douleur assoupie et
rendre à notre amertume une
acuité intolérable.
Ceux qui, à l'occasion du
SEDER, ont revécu en souvenir ces
veillées où des millions de foyers
juifs communiaient dans .une
même glorification de la liberté,
— car la « hagada », c'est le
chant d'espérance et de foi dans
la liberté, — pouvaient-ils échap__per à la pensée lancinante que
2 millions de oss foyers juifs sont
à jamais éteints pour être restés
fidèles à ce culte de la liberté ?
« Szefoch Chamoscho al Hagoim ». On frissonne au rappel de
ce passage de la « Hagada »
dont l'interprétation litigieuse a
fa it couler tant d'encre et... de
sang. De quelle terrible significa­
tion ces paroles étaient-elles char­
gées dans la bouche des hommes
qui devaient mourir le lendemain
comme nos héros de la révolte du
ghetto de Varsovie.
Ainsi, comme dans un cercle
vicieux, à tout rappel du passé et
P00I 11 RfSURRECTIOH
IPIRIIUELLE 00 JUDAÏSME
L’Alliance Israélite Universelle
a convoqué le 4 Avril 1946 une
conférence des représentants des
institutjons juives s’occupant de
l’éducation : le Consistoire, l’Ecole
Rabbinique, l’Ecole Maimonide,
VO.R.T., l’O.S.E., les E.I., la Sté
Y ESC H U RU N , l’Union Libérale,
l'Union des E tudiants et l’Un.on
des Intellectuels Juifs de France.
M. Brunschwig, Vice-Président
de l’Alliance exposa le but de la
réunion. Lors de la Conférence qui
fu t convoquée à Londres au mois
de Mars par l’American Jewish
CommiAtee et l’Anglo-Jewish Asso­
ciation un vœu fu t émis pour la
création d’un fonds de reconstruc­
tion spirituelle du Judaïsm e de
l’Europe occupée. L ’Alliance Israé­
lite Universelle fu t chargée de
réunir une conférence européenne
des pays intéressés. Cette pre­
mière réun.on d’inform ation de­
vait préparer la participation des
Juifs de France dans la confé­
rence européenne envisagée.
Il s’agissait tout d’abord de dé­
finir les linultes des travaux de la
future conférence. Une discussion
s'engagea autour de la question du
Yiddish et de la place qu’il devait
occuper dans le programme de
l’enseignement.
La m ajor.té des assistants se
sont prononcés pour un program­
m e de travaux limité aux questions
suivantes : Hébreu, Histoire juive,
Histoire de la littérature juive,
Enseignem ent religieux, Pensée
juive et form ation des cadres.
Il fu t décidé de poursuivre les
travaux préparatoires et M. Ro­
senberg fu t chargé d’élaborer l’or­
dre du jour de la prochaine réu­
nion à laquelle seront convoquées
également d’autres institutions qui
s’occupent de l’éducation juive à
l’exception de celles qui ont une
tendance antireligieuse prononcée.
n y a un aïs, le 26 Avril 1945,
presque à fa veille de la capitu­
lation des nazis, notre camarade
Michel FINK, premier secrétaire
de Rédaction du « Quand Même »
clandestin mourait d’épuisement
dans le camp de tortures de
Buna.
Arrêté le 26 Mai 1944 à. Toulousei par la Milice de Darnand,
il avait été, après un court pas.
sage à la caserne Caffarelll,
transféré à Drancy d’où quelques
jours après il était déporté en
Allemagne.
C’était un garçon fier et droit,
d’une grande culture et dont la
modestie n’avait d’égale que son
exemplaire courage.
« Il était, a dit un jour un de
ses camarades de combat, dans la
vie, à la fois acteur et specta­
teur, ce qui lui permettait de sup.
porter ces années d’angoisse et de
luttes avec un stoïcisme rarement
atteint. . . »
Né le 25 Août 1919 à Ekaterinoslav (Russie), Michel FINK
vint en France à l’âge de huit
ans. Sujet exceptionnel, il fit de
brillantes études au Collège de
garçon d’Arras, d’abord, au Lycée
Michelet, à Paris, ensuite. Mer­
veilleusement doué pour le dessin,
ik' fut en 1937, lauréat au concours
général.
Mobilisé en Avril 1940, il n’est
libéré qu’en novembre 1942.
Quelques temps après, il entre en
contact avec des éléments de la
Résistance Juive. Ardent et gé­
néreux, ni le danger, ni le risque
ne le font reculer ou hésiter. . .
Distribution de secours, passages
pour l’Espagne, service des faux,
papiers toutes les activités sont
bonnes" pour lui. Lorsqu’en Dé­
cembre 1943, le premier numéro
clandestin paraît, c’est l'ul qui en
assure le périlleux secrétariat.
Tombé la tête haute, à l’avantgarde du grand combat pour la
liberté, il s’est sacrifié pour le
Judaïsme dont il était l’un des
meilleurs espoirs . . .
Bientôt, dans la nouvelle mai­
son de la Fédération, une exposi­
tion des œuvres de Michel FINK
s’ouvrira. PFus que des promesses,
certains de ses tableaux indiquent
l’indiscutable talent d’un artiste,
déjà en pleine possession de tous
ses moyens.
Nos lecteurs trouveront à la
page 3 de ce numéro, quelques
extraits d’une conférence que fit
Michel FINK, alors qu’il n’était
encor© qu’un jeune lycéen en eu.
lottes courtes. Plus que n’importe
quel témoignage, ces extraits dé­
montreront l’extrême intelligent
et la précoce maturité de ce gar­
çon de 16 ans... En bas de ta
même page, Ils trouveront éga­
lement la citation qui à la Libé­
ration lui fut décernée, au titre
de la Résistance.
cident à avoir un avis, il est dé­
terminé par .leurs perspectives
personnelles dont ils sont tentés
de faire, — l'ignorance et
l'égoïsme aidant — une généra­
lisation arbitraire.
Rarement aussi les avis amicaux
d'en face ont exprimé, sous la
plus chaude effusion sentimen­
tale, plus de méconnaissance de
nos aspirations . profondes. Ne
nous-trouvons-nous pas quotidien­
nement encore en butte aux
invites au reniement, à la disso­
lution ? On semble nous dire tan­
tô t d'un air de coquetterie, tan­
tô t avec aigreur : « Comment
voulez-vous qu'on vous aime si
vous persistez à rester Juifs ? »
On dispose de nous pour les cal­
culs stratégiques de partis. Les
uns nous rejettent à cause de nos
prédispositions à l'universalité, les
autres ne consentent à nous
accepter que sous condition de
prouver en militant que nous pos­
sédons bien cette « tare »...
Ainsi les réactions des salons,
comme les réactions des fau­
bourgs à notre égard drainent les
mêmes relents de préjugés et
comportent le même refus de
nous accepter tels que nous
sommes.
Il se dégage de ces réactions
compassées tant de désinvolture
envers nos sentiments les plus
sacrés qu elles frisent le mépris
inconscient plus cruel que les ma­
nifestations de violence physique
et qu'aucune loi ne pourra jamais
atteindre. Nous connaissons les
résultats et les dangers de ces
« admissions conditionnelles ».
C'est le même jeu criminel qui,
dans un récent passé encore, fai­
sait de certains juifs des racistes
à Berlin et des germanophiles à
Paris avant de les aligner dans
la même file d'attente pour la
chambre à gaz.
Nous connaissons par l'exemple
des Juifs allemands ce qu'il y'
avait de zèle étourdissant, d abné­
gation, dans le désir d'admission
de certains Juifs. Mais leur choix
pour être valable, impliquait un
consentement mutuel qui ne s'est
jamais produit que dans une
apparence pleine .de menaces
d'effondrement.
Voilà pourquoi Auschwitz, qui
consacre la faillite d'une civilisa­
tion qui se désagrège, est aussi
la fosse commune de toutes les
tentatives d'assimilation. Ausch­
witz marque l'écroulement de
l'expérience d'émancipation des
Juifs.
Certes, notre destin comme
individu et comme entité natio­
nale reste engagé dans le jeu des
forces morales et matérielles des
nations. Certes, telles sympathies,
éventuellement tels concours sont
à porter dans la balance de notre
avenir. Nous n'avons pas le don­
quichottisme de croire que nous
pouvons rester seuls. Prétendre à
un « splendid isolation » spiri­
tuel dans un monde aux distances
rétrécies et d ' interpénétration
intellectuelle des peuples et des
continents toujours plus manifeste
est d'une présomption absurde et
coûteuse.
Néanmoins, et en dépit de ces
considérations, nous nous refusons
à accepter une hypothèque de
raison sur la libre éclosion de nos
« réactions passionnelles » à son
égard. Bien plus, cet affranchis­
sement, ce refus, doit être la
pierre d'achoppement pour fixer
notre degré
de prise de
conscience nationale juive. C'est
dans la mesure où nous nous « li­
bérons » de tous ces succédanés
ôxïérieuri qu'on s'affi. nio-auiLei.tiquement Juif. A ceux qu'une
telle intransigeance peut choquer
comme une maladresse, il est aisé
de répondre quelle ne peut être
d'un prix plus cher que celui que
nous a coûté l'habileté du passé.
« L'habileté » consistant dans une
imprécision de nos vues et de nos
sentiments vite devenue le ter­
rain de prédilection de toutes les
élucubrations antisémites.
La vie juive actuelle, avec ces
multiples drames qui se jouent,
est entrée dans une phase essenï
tiellement révolutionnaire; elle ne
permet plus les positions vagues
d'antan, il y a urgence pour un
rajustement des valeurs établies,
il s'agit de refaire une nouvelle
synthèse de nos devoirs de
citoyen, d'homme et de juif plus
conforme à notre nouvelle condi­
tion.
On s'habitue vite à ce qui
arrive aux autres ; ceci est si vrai
que de toutes parts on s'étonne,
pour nous reprocher ensuite, de
nous entendre parler encore de
nos millions de morts ; ceci doit
nous inspirer une salutaire mé­
fiance des générosités extérieures.
Libre à tous nos mauvais méde­
cins et charlatans de tout crin de
rêver la restauration des théories
écroulées dans le sang. Libre à
eux de vouloir rebâtir sous les
balles d'un ennemi lâche et per­
fide, comme c'est le cas pour la
Pologne. On a envie de crier à
ces insensés : « Comment pouvezvous penser à un avenir juif pos­
sible dans un pays dont les villes
et villages sont pavés avec les
pierres tombales de nos pères ? »
Heureusement, ceux qui ont
appris quelque .chose de nos
épreuves ,et cette cohorte grossit,
tournent résolument le dos aux
anciens préceptes à mettre à l'en­
can, une seule chose reste immuabalement valable pour eux : plus
que jamais nous devons continuer
la partie insensée de parier pour
nous-mêmes, pour notre peuple,
contre le temps et l'incompréhen­
sion meurtrière des peuples heu­
reux.
N
S
 

Quand meme .... Vol. 4 n° 4 (25 avril 1946) - 1/4

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