4° A n n ée — N° 8
1 0
F R A N C S
21 AOUT 1946
Rédaction — Administration
Publicité

29, rue Saint-Lazare
PARIS
D irecteur : R. GRINBERG
Q u a n d M ê m e
a p a ru
clandes tm e m ent
depuis
D é c e m b re 1943
NOS PROBLEMES
LÀ CONFERENCE
DE LA PAIX
La Conférence de la Paix qui siège acprésentants de tous les grands courants
tuellement à Paris aura peut-être à s'ocidéologiques du Judaïsme, le C.R.I.F. est
cuper, incidemment du moins, des pro­
blèmes juifs.
Avec l'optimisme qui nous est propre,
— malgré tant de déceptions qui ont
marqué notre vie depuis la libération - —»
les dirigeants des grondas Organisa­
tions juives espèrent pouvoir amener les
délégués à la Conférence à se pencher,
si peu que es soit, sur nos misères et à
obtenir d'eux quelques adoucissements
à notre sort.
Or, pour avoir l'« oreille » de la Con­
férence, il est indispensable que le dos­
sier juif soit présenté par un organisme
ayant le droit et l'autorité de parler au
nom, sinon de la totalité du peuple juif,
— ce qui est, malheureusement, impos­
sible, étant donné l'absence d'une unité
de vues totale sur tous nos problèmes,
— du moins à celui de la grande majo­
rité des Juifs du monde entier.
L'on sait par ailleurs que la seule or­
ganisation qui, jusqu'à présent, est arrivée
à grouper dans son sein des représentants
de nombreuses Communautés juives
d'Europe et d'outre-mer, c'est le Congrès
Juif Mondial dont le programme comporte
à la fois les problèmes qui sont communs
aux Juifs de tous les pays et ceux qui in­
téressent en particulier la communauté
juive de tel pays ou autre.
Certes, le Congrès Mondial Juif n'a pas
abouti dans ses multiples tentatives d'uni­
fier le Judaïsme mondial. Ce dernier ad­
jectif, qui figure dans son titre, n'esî donc
pas une image réelle de ce que le Con­
grès est déjà, mais l'expression d'une ten­
dance qu'il veut réaliser.
Au reste, le caractère mondial que le
Congrès a déjà réalisé partiellement et
qu'il cherche à élargir de plus en plus,
n'est pas seulement une question de
quantité, c'est-à-dire du nombre de ses
sections, mais aussi de comportement en­
vers les problèmes qu'il traits dans son
programme.
C'est en tant que représentant du peu­
ple juif à l'échelle mondiale, en tant
qu'émanation directe de l'ensemble des
communautés juives d'un grand nombre,
— sinon de la totalité, des pays du monde
— que le Congrès pose devant les gou­
vernements nationaux et devant les As­
sises Internationales les problèmes juifs
et préconise des solutions pour ces pro­
blèmes.
Malheureusement, ainsi que nous ve­
nons de le dire plus haut, le Congrès n'est
pas arrivé à réaliser autour de lui et en
lui l'unité totale du Judaïsme à l'échelle
mondiale. Il s'ensuit donc que d'autres
organisations juives tiennent à apparaî­
tre devant la Conférence de la Paix, et
nous savons, en effet que déjà des repré­
sentants de l'American Jewish Committee
et de l'Anglo-Jewish Association se trou­
vent à Paris et se préparent à présenter
des mémorandums sur la question juive.
Reste à savoir, combien encore d'autres
délégations juives viendront frapper à la
porte du Palais du Luxembourg ?
Reste à savoir aussi quelle sera l'atti­
tude du Judaïsme de France en face du
problème capital ?

Ici, nous avons eu la chance d'avoir pu
forger l'unité politique du Judaïsme de ce
pays en créant le Conseil Représentatif
des Juifs de France (C.R.I.F.).
Né sous l'occupation et composé de reaussi le seul organisme unitaire qui en­
globe dans son sein les Juifs autochtones
et les Juifs immigrés.
Sa charte, élaborée dans la clandesti­
nité par les représentants des divers grou­
pements ayant participé activement à la
résistance juive organisée, peut donc être
considérée comme l'expression fidèle des
aspirations de l'ensemble du Judaïsme de
Francs sur le plan de la politique juive.
Par ailleurs, a adhéré au C.R.I.F. quel­
ques mois après la libération et dès
qu'elle avait repris son activité suspendue
pendant l'occupation, l'Alliance Israélite
Universelle, et son adhésion a scellé en­
core davantage notre unité politique en
France.
Certes, cette unité n'a pu être obtenue
sans efforts, et des négociations longues
et laborieuses furent nécessaires pour y
aboutir.
Formation composite, le C.R.I.F. ne peut
être que la résultante des forces, souvent
divergentes, qui le composent. C'est le
propre de chaque organisme unitaire
d'être le dénominateur commun de ten­
dances différentes, de ne retenir que ce
qui unit ces tendances et de rejeter ce qui
les sépare.
Mais tel quel, le C.R.I.F. est à l'heure
actuelle le seul organisme qualifié en
France pour parler au nom de tous les
Juifs de ce pays.
Aucun groupement juif se trouvant en­
core en dehors du C.R.I.F. ne peut avoir
la prétention au droit de nous représenter
devant les Assises Internationales, telles
que la Conférence de la Paix.
A plus forte raison, aucune organisation
faisant partie intégrante du C.R.I.F. ne doit
faire acte de dissidence et essayer de
plaider séparément le dossier juif devant
la Conférence.

Il fut un temps où l'affiliation du C.R.
I.F. au Congrès Juif Mondial était envisa­
gée et, en principe, décidée même.
Sauf quelques divergences minimes,
notamment sur la dévolution des biens
juifs en déshérence, rien dans le pro­
gramme du Congrès ne pouvait heurter
les auteurs de la Charte du C.R.I.F. Ce
n'est que pour des raisons d'opportunité,
que l'affiliation fut différée, le C.R.I.F.
ayant demandé que d'autres organisations
juives, qui ne faisaient pas encore partie
du Congrès, y entrent en même temps que
IuL
Depuis, les négociations ont traîné et
des maladresses furent commises de part
et d autre, ce qui permit aux adversaires
de l'affiliation de marquer des points...
La C.R.I.F. n'a donc pas adhéré au Con­
grès Juif Mondial et il reste indépendant
de ce dernier, de même que de toute or­
ganisation juive exerçant son activité dans
un pays outra que la France.
C'est une raison de plus pour qu'il veille,
sur sa cohésion interne et pour crue toutes
les parties la composant se soumettent à
la discipline que comporte un organisme
unitaire.
Puisque notre rêve d'unité totale sur le
plan mondial n a pu être réalisé, espérons
du moins qu'aucune fissure na se pro­
duira dans l'unité du Judaïsme de France,
ni dans le C.R.I.F. qui est l'émanation de
cette unité.
Q. M.
Seule l’0.N.U.peut et doit régler
LA QUESTION PALESTINIENNE
L a publication par L ondres
d ’un p la n de p artag e de la. P a ­
le s tin e n ’a étonné personne- Dé­
cem m en t, le Gouvernement de S a
M a je sté n e p o u :p 4 t-rester sourd
à l’in d ig n atio n , qui, peu à peu,
s ’é le v a it contre lui, devant son
in q u a lifia b le action à l’ég ard des
J u ifs . L e contenu de ce p lan n ’a
g u è re étonné, lui non plus. Il
no u s a adm inistré la preuve, une
fo ls de plus, que, si, devant l’obli­
g a tio n de sauver la face, l’A ngle­
te r r e se v o y ait acculée à ohercher
une so lu tio n « s a tis f a is a n te » à la
q u estio n p a le s tin ie n n e , elle e n te n ­
d a it le f a ir e a v e c u ne te lle é v i­
d en te m a u v a ise foi, a v ec t a n t
de m a u v a ise g râ c e e t de m a u ­
v aise volonté, q u e rien , en ré a lité ,
ne s e r a it c h a n g é ; a u c u n d e ses
p riv ilè g e s u su rp é s n e s e r a it v é r i­
ta b le m e n t en d a n g e r.
O
Que p ré c o n isa it donc ce p lan
de p a r ta g e ?
L a P a le s tin e s e r a it div isée en
q u a tr e zones : u ne p ro v in ce a r a ­
be u ne p ro v in ce juive, une zone
p a rtic u liè re qui e n g lo b e ra it la
ré g io n de J é ru s a le m e t, enfin, le
N egev qui r e s te r a it « pro v iso i­
re m e n t » p ro p rié té b rita n n iq u e .
L a pro v in ce ju iv e, qui no u s in ­
té re s s e en p re m ie r chef, com ­
p re n d r a it la G alilée O rien tale,
une p a rtie de la v a llé e de Jezreel
av ec B eisan e t H a ïfa , la p lain e
de C h aro n s a n s J a ffa . T o u t cela
re p ré s e n te à pein e la m o itié de
ce qu e le « P la n P eel » o ffra it
a u x J u ifs en 1937.
ou une interview manquée...
Je me suis rendu chez André
Spire, aussitôt que j'ai appris
son retour des Etats-Unis. Je
m'y suis rendu dans le but
nettement défini de l'interviejoumalisme, lui poser des
questions précises et obtenir de
lui des réponses' non moins
précises.
J'ai vu André Spire. Je ne
lui ai pas posé de questions
précises. Il n'q évidemment pas
répondu de façon précise aux
questions précises que je n'a­
vais pas formulées. Je ne sais
pas comment faire mon « pa­
pier ». Je suis quand même très
content.
J'ai manqué mon interview,
c'est vrai. Pourtant, en me ren­
dant du côté de Port-Royal,
j'étais d'humeur fort agressive :
le stylo, tout frais rempli, un
bloc neuf dans ma poche, le
« leica » en bandoulière... La
tête bourdonnante de points
d'interrogation.
0
— Monsieur Spire ?
— Huitième étage, gauche,
me répondit le concierge.
Dieu merci, l'ascenseur fonc­
tionne. Un ascenseur en pan­
ne, rien de tel pour vous cou­
per le souffle et le fil de vos
idées. Huitième étage. A gau­
che. Sous la sonnette, un petit
carton : « Sonnez plusieurs
rois. » Muigiê ceram es appa­
rences, je suis d'un naturel plu­
PAR
S .
E B 8 E N
tôt timide. J'ai beau avoir un
faible quasi-maladif pour les
sonnettes, faible qui, il n'y a
pas si longtemps, me valut plus
d'une taloche, je suis devenu
sur ce ' point-là extrêmement
raisonnable. Certains esprits
amis y voient même mes pre­
miers symptômes de sagesse.
« Sonnez plusiers fois », me
recommande le petit carton.
Vraiment, cela me semble de
la provocation. La tentation est
très forte... mais c'est ma timi­
dité qui l'emporte ! Je ne sonne
qu'une fois. Une toute petite
fois. J'attends... Rj,en ! Diable !
le petit carton aurait-il raison ?
Non, la porte s'ouvre.
0
Je n'avais encore jamais vu
André Spire. Rien d'etonnant
que j'étais, avant-guerre, se
préoccupait fort peu du sort des
vedettes du judaïsme. Certes,
André Spire, tout comme Henri
Hertz ou Edmond Fleg, m'étaitIl
je ne lejugeais qu'en tant qu'écrivain, non en tant que Juif.
0
C'est André Spire, lui-même,
qui a ouvert la porte. André
Spire est plutôt petit. Ce qui
frappe tout de suite chez André
Spire, c'est non pas sa barbe,
qu'il porte fort blanche et bien
taillée, mais son regard. Ses
yeux sont d'un bleu profond,
doux et métalliques à la fois,
tellement lumineux que, dans
l'ombre diffuse du seuil, je ne
vois qu'eux, rien qu'eux.
Je me présente, je formule
également le but de ma visite.
Je sais que je « joue sur du
velours », Spire est un grand
ami du « patron ».
J'aime beaucoup ma mère. Il
est cependant un point sur le­
quel nous n'avons jamais été
d'accord : c'est l'état de ma
chambre de garçon. Femme
d'intérieur hors-pair, ma mère
n'a jamais pu admettre le légi­
time désordre qui de tout temps
a régné dans ce que, péjorati­
vement, elle.nommait mon re­
paire. Ce repaire dans lequel
toute personne non initiée ris­
querait de voir s'envoler les
derniers atomes de raison en­
core en sa possession, je la i
retrouvé, classique, chez André
Spire. Mais André Spire a une
grande excuse : il emménage,
et si, avant-guerre, il disposait
de quatre grandes pièces, son
appartement ne lui a pas été
restitué et il doit se contenter
de deux petites pièces. Malheu­
reusement, si, lui, semble se
montrer compréhensif devant
ce changement, livres et autres
objets divers font preuve d'un
esprit beaucoup plus rebelle.
J'ai droit à un petit coin de
divan, entre deux gros livres
rouges et une pile de dossiers
qui me menacent dangereuse­
ment. Spire s'assied en face de
(S u ite page 4L
à cela. Le jeune juif assimilé
ANDRE SPIRE (d'après Jacques Bucker)
A u p o in t de vue a d m in is tra ­
tio n e t g o u v ern em en t, m a lg ré le
s e m b la n t d ’au to n o m ie la issé au x
p rovinces ju iv e s e t a ra b e s , il
re s s o rt à la le c tu re du p la n que
l’A n g le te rre n ’h é site p a s un seul
in s ta n t à se ré s e rv e r des d ro its
d ic ta to ria u x . V oyez p lu tô t : L e
G ouv ern em en t C en tra l, qui a u r a it
la h a u te -m a in s u r l’im m ig ra tio n ,
la m onnaie, les re la tio n s avec
l’é tra n g e r, l’arm ée, la police, la
ju s tic e , les postes, les douanes,
etc., etc., s e r a it to u t sim p lem en t
com posé p a r les c h e fs b r ita n n i­
ques des g ra n d s d é p a rte m e n ts du
g o u v ern em en t, nom m é p a r le
H au t-C o m m issaire... A p rè s oela,
évidem m ent, il n ’y a p lu s q u ’à
s’incliner. Comme autonom ie,
c’e st réu ssi. L e d ém o c ra tiq u e gou­
v e rn e m e n t tr a v a illis te n e p o u v a it
p a s m ieux tr a v a ille r !
O
Que les A ra b e s n ’a ie n t m êm e
p a s voulu p re n d re co n n aissan ce
de ce p lan, c ela v a de soi. S a c h a n t
f o r t b ien q u ’un jo u r ils a u ro n t à
s ’in clin er d e v a n t l ’évidence, le u r
je u e s t fa c ile à com p ren d re. Ils
e x ig e n t, p o u r le u r p a r t u n m a x i­
m um , afin d e n ’av o ir à céder
q u un m inim um ...
O
Q u an t à l ’A g en ce Ju iv e, a p rè s
av o ir p ris c o n n a issa n c e du plan ,
elle ne p o u v a it q u e le re je te r . Ce
fa is a n t, elle ti n t en p a rtic u lie r à
so u lig n e r les q u a tr e p o in ts su i­
v a n t : 1° L e p lan n ’o ffre l’Indépen­
d a n c e ni a u x ju ifs ni a u x a ra b e s .
L é g isla tio n e t e x é c u tif re s te n t
e n tiè re m e n t e n tr e les m a in s du
H a u t-C o m m issaire. 2° Ce p la n qui
p riv e les ju ifs des d ro its q ue le
m a n d a t de la S.D .N . le u r confé­
r a i t, s u r p lu s de 85 % du te r r i­
to ire, ne le u r donne m êm e p a s le
d ro it de d ir ig e r le u r p ro p re po­
litiq u e d ’im m ig ra tio n d a n s les
q u elque 15 % qui le u r re s te . 3° L a
province ju iv e e s t de loin encore
p lu s p e tite que celle qu e le u r pro­
p o sa it la C om m ission R o y ale de
1937. 4° L a seu le chose de n e t
d a n s ce p la n e s t q ue si d ’u ne p a r t
elle p riv e les J u ifs de to u s d ro its
s u r 85 % du te r rito ir e , l’A ngle­
te r re g a rd e , elle, un pouvoir a r b i­
tr a ir e e t p ra tiq u e m e n t illim ité
s u r le re s te du p ay s.
O
A in si que no u s le disio n s a u dé­
b u t de c e t a rtic le , la seule chose
à quoi a u r a serv i ce p lan, s e ra
de n o u s d é m o n tre r que l’A ngle­
te r r e a tr a h i son m a n d a t s u r la
P a le s tin e . C h a rg é e p a r la S.D.N.
d ’un e tâ c h e h u m a n ita ire , elle a
fa illi à o e tte tâ c h e en ne v o y a n t
d a n s la P a le s tin e qu’une source
de p ro fits m o rau x , m a té rie ls e t
s tra té g iq u e s . P a r l’égoïsm e d e s a
p o litiq u e personnelle, l’A n g le te rre
s ’e s t déshonorée. L es d e rn iers
év én em en ts de P a le s tin e en so n t
le tr a g iq u e té m o ig n ag e. Il e s t im ­
p o ssib le d’ê tre ju g e e t p a rtie à la
fois. L ’A n g le te rre a tro p d’in té ­
r ê ts d a n s le M oyen-O rient pour
ê tr e cap a b le , m êm e si elle le vou­
d ra it, de p re n d re la m oindre dé­
cision éq u ita b le en P a le stin e .
Ceci n ’e s t e t ne d o it ê tre que du
re s s o rt de l ’O.N.U.
Il e s t d’a ille u rs assez cu rieu x
dç n o te r que s u r ce point, A n­
g lais, A ra b e s e t J u ifs se m b len t
a p p a re m m e n t du m oins, ê tre d’a c ­
cord. A cor e t à cri, les A ra b e s
ré c la m e n t que le c a s p alestin ien
so it p o rté d e v a n t l’O.N.U. De leu r
côté, le G o uvernem ent A ttle e
« m en ac e », en cas d ’échec de son
plan, « d ’en a rr iv e r là ».
O
C’e s t pourquoi, plu s qu e ja m a is ,
nous devons d em eu rer s u r nos
g a rd e s . Il f a u t que la q u estio n
p a le stin ie n n e so it ré e lle m e n t p o r­
té e d e v a n t l’O.N.U. N ous devons
to u t f a ir e pour q u ’il en so it ain si,
c a r, quoi q u ’en d is e n t e t les A n­
g la is e t les A ra b e s, ni les u n s ni
les a u tr e s n ’o n t a u cu n in té r ê t à
c o m p a ra ître d e v a n t le T rib u n a l
des P euples.
 

Quand meme .... Vol. 4 n° 8 (21 août 1946) - 1/4

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