4' A n n é e — N° 9
10 FRANCS
30 SEPTEMBRE 1946
Rédaction — Administration
Publicité

29, rue Saint-Lazare
PARIS
D irecteur : R. G RIN BERG
même/
B L J E V Ü E
M E N S U E L L E
]D>1E lU Æ
F ]E]rj>iÉm i t ][< n > ü ]E ^ o o i n É n r i É s
j u i v e s
d e
E E a i N C E
Q u a n d M ê m e
a paru
clandes fin e m ent
depuis
D écem b re 1943
4
LA RECONSTRUCTION
« = SPIRITUELLE
(En marge de la “ Conférence de Reconstruction Spirituelle et d’Education Juive ”)
m
PROBLÈMES
OMBRES
ET LUMIERES
£
ES lecteurs de notre journal
ne sont pas habitués à nous
voir traiter les problèmes
juifs dans un esprit d’optimisme béat.
Fidèles au principe qui avait présidé
ù la création de ce journal aux jours
sombres de l’occupation, nous avons
toujours tenu à examiner la condition
juive dans sa tragique réalité. Nous
n’avons jamais hésité à mettre en évi­
dence les facteurs négatifs dont nous
sommes nous-mêmes la cause, qui con­
tribuent dans une large mesure à la
détresse d’Israël.
Et qui pourrait nier que parmi ces
facteurs, ce sont les luttes intestines
déchirant notre peuple qui entravent
le plus le combat pour son existence ?
Nous sommes d’autant, plus con­
tents de pouvoir relever aujourd’hui
des phénomènes réjouissants dans no­
tre vie collective, que l’occasion de
le faire ne se présente pas souvent. El
alors même que ces phénomènes ne
se manifestent pas à notre entière sa­
tisfaction, tels que nous eussions vou­
lu les voir, nous acceptons les ombres
qui accompagnent leurs lumières, et
notre joie, fut-elle mitigée, n’en est
pas moins grande.
A maintes reprises, nous avons par­
lé de la nécessité impérieuse de réali­
ser l’unité juive sous forme d’une or­
ganisation universelle, telle qiùe le
Congrès Juif Mondial, qui aurait au­
torité pour plaider les causes juives
devant les Assises Internationales.
Tout particulièrement, nous avons,
dans l’éditorial de notre dernier nu­
méro (1), déploré qu’une telle unité
ne fut pas réalisée, et avons exprimé
notre amertume de voir une multi­
tude d’organisations se préparant à
présenter des mémorandums sur les
questions juives devant la Conférence
de la Paix qui siège actuellement à
Paris.
Aujourd’hui, nous sommes h même
de constater que si l’unité organique
n est toujours pas réalisée, toutes les
grandes organisations juives ont pu
cependant se mettre d’accord sur un
texte unique, et que ce texte fut pré­
senté, le 20 août dernier, à la Confé­
rence de Paris, au nom et sous la si­
gnature des organismes juifs repré­
sentant, à une infime et insignifiante
minorité près, la totalité du judaïsme
dans le vieux et le nouveau monde,
en dehors de VU.R.S.S.
L’accord sur un texte unique est
déjà par lui même un fait important.
Mais ce qui lui donne encore plus de
signification, c’est que F accord put
se faire sur un texte qui reflète, dans
ses parties essentielles, les aspirations
des masses juives consciente de leurs
intérêts en tant que collectivité eth­
nique.
Ainsi, en ce qui concerne notam­
ment la Roumanie, il figure parmi
les revendications présentées à la
Conférence le droit pour les Juifs de
ce pays de constituer une collectivité
régie par le statut roumain sur les
nationalités. Tous les droits et préro­
gatives dont jouissent et pourraient
jouir les collectivités régies par le sta­
tut roumain sur les nationalités doi­
vent être accordés aussi à la collec­
tivité juive. Cette dernière doit être
investie également du droit d’imposi­
tion de ses propres membres.
Avouons-le franchement. Il y a deux
mois environ, nous n’avons pu envi­
sager un accord possible sur un texte
commun de revendications juives
entre le Congrès Juif Mondial d’une
part et l’American Jewish Committee,
par exemple, d’autre part. Nous n’a­
vons pu espérer surtout qu’une orga­
nisation telle que VA.J.C. et toutes
celles qui se trouvent dans son sillage
idéologique consentissent à apposer
leur signature au bas d’un document
reconnaissant explicitement le carac­
tère ethnique des collectivités juives.
Constatons donc avec satisfaction
notre manque de clairvoyance et mar­
quons d’un caillou blanc la journée
du 20 août 1946.
Q.M.
(1) V oir Q uand M êm e, n ° 8
re n c e d e la P a ix ».
« L a C onféTravail manuel et travail intellectuel
A LA R E C H E R C H E
D’UNE NOUVELLE ETHIQUE
Une question fondamentale
me paraît aujourd’hui posée
par le problème du reclasse­
ment professionnel.
S’agit-il
d’un incident ou d’une transfor­
mation profonde ?
Des hommes, voués hier par
destination ou par prédisposi­
tion, à une vie surtout intellec­
tuelle, doivent se tourner vers
les professions manuelles pour
s’intégrer dans la vie sociale des
nations qui les accueillent.
Mais il ne peut s’agir pour
eux d’abandonner sans esprit de
retour leur activité passée. Le
Judaïsme n’a pas à renier ses
hommes de pensée. Il n’a à se
faire pardonner Bergson ou
Einstein, pas plus que Maimo­
nide ou Spinoza.
Mais, alors que, selon une
conception
quasi-nitzehéenne,
les sociétés passées étaient com­
me divisées organiquement en­
tre une masse de travailleurs
manuels et une élite pensante,
voici que, par le développement
de la culture générale dans tou­
tes les nations et spécialement
en France, voici que le travail
matériel n’apparaît plus que
comme le support nécessaire de
la vie intellectuelle qui s’ouvre
désormais pour tous.
Ce n’est pas un fait histori­
que nouveau.
Déjà, au moment où dispa­
raissaient, au moyen âge, les
derniers prolongements du mon­
de romain, déjà se constituaient
dans les monastères des sociétés
limitées en nombre, mais où la
vie communautaire autonome
était assurée par les membres
eux-mêmes, en même temps
qu’ils veillaient au maintien
par Louis K A H N
parmi eux de la vie spirituelle
et de l ’activité intellectuelle.
Il est très probable qu’en des
centres juifs très nombreux,
soit sur les bords de la Méditerrannée, soit dans quelques com­
munautés continentales, une
existence analogue s’était orga­
nisée.
La légende indique même
que Spinoza, quelques siècles
plus tard, en Hollande, polissait
« Cette Tora, aucun des
fils de Jacob ne p eut s'en
d é g a g e r jam ais. Ni lui, ni
se s fils, ni le3 e n fa n ts de
se s fils. Le veulent-ils, ne
le veulent-ils pas.? »
(M a u r^ id e : L e ttre aux
Y ém énites.)
L a catastro p h e qui s’e st a b a t­
tu e su r le peuple juif, en l'am p u ­
t a n t d ’un tiers de ses m em bres,
a d é tru it, en même tem ps, le r é ­
s e rv o ir spirituel du Judaïsm e, qui
a lim e n ta it en forces vives to u te s
les p a rtie s de celui-ci, aussi b ien
euro p éen n es
qu’extra-eu ro p éen ­
nes.
D é d aig n é et même m ép risé p a r
c e rta in s Juifs « éclairés » e t
m o in s m alheureux de l'E u ro p e
O ccidentale, le Judaïsm e polonais
qui v ie n t de disparaître é ta it une
so u rce inépuisable d’où v e n aie n t,
d ern ièrem en t, les rab b in s e t les
g u id e s spirituels du Ju d a ïsm e
occidental.
D s ’a g it actuellem ent p o u r ce
d e rn ie r de trouver le m oyen de
s u b s is te r sans cet a p p o rt in ces­
s a n t e t vivifiant qui lu i v e n a it,
P A R F O IS - o J fc x c i. SOIs G R E ,
de l’E s t eurojéen.
Il s’a g i t également de re le v e r
les ru in e s, du noins là où ce la e s t
en co re possibe, de ce Ju d a ïsm e
a u to c h to n e .
D es probiènes de ce g e n re ne
s o n t p a s nouveaux d an s l ’h is to ire
ju iv e, e t le peuple tr o u v a it to u ­
jo u rs en lui-même assez de v ita ­
lité e t de force pour les ré so u d re .
On d ir a it qu’il en a v a it p ris l ’h a ­
b itu d e , q u ’il avait d é jà p o u r cela
ses m éthodes, co n sacrées p a r la
tra d itio n , qu’il c o n n a is sa it des
p ro céd és sûrs qui lui p e rm e tta ie n t
de ré p a r e r les d é g â ts d a n s un
c o u rt d élai et de « p la n te r la
te n te de Sem » d an s u n p a y s où
les conditions é ta le n t fa v o ra b le s
p o u r la continuation de so n e x is­
te n c e spirituelle.
L e se c re t de c e tte m é th o d e se
tr o u v a it dans la conscience q u ’il
a v a it du lien in d estru ctib le e n tre
son s o rt matériel e t l’e n se ig n e ­
m e n t d o n t il était p o rte u r, e n tr e
son existence comm e peuple e t
son h é rita g e spirituel.
« L e S ain t (béni so it-D ), Son
en seig n em en t et le peuple d ’Isdes verres de lunettes pour sub­
sister, cependant qu’il repensait
à la métaphysique.
C’est sans doute à ce genre
d’existence que tous les hommes
se trouveront conviés, avec cette
chance que les besognes jadis
serviles, qui sont nécessaires à
la vie matérielle, sont beaucoup
moins pénibles grâce au progrès
des techniques.
Il est donc naturel, et il est
déjà en action, que l’O.R.T.,
dans ses efforts de reclassement,
assure à la f°i8 l’orientation
professionnelle et le développe­
ment intellectuel des jeunes
gens qu’elle aide aujourd’hui à
resurgir du tombeau.
ra ë l so n t un » — d it un a d a g e
ta lm u d iq u e : L a conscience n a ­
tio n a le du peuple ju if se confon­
d a it av ec s a re lig io n , la tr a d itio n
q u ’il v é n é ra it n e f a is a it q u ’un
chez lui a v ec ses a s p ira tio n s e t
ses espoirs, les p ro m esses du p a s ­
sé é ta ie n t p o u r lui un g a g e pour
l ’av en ir.
U n a u tr e a s p e c t encore de sa
m a n iè re d’ê tr e é ta i t décisive p o u r
s a su rv iv a n c e com m e peuple,
com m e e n tité n a tio n a le : C’e s t la
re la tio n in tim e qui e x is ta it chez
lui e n tr e la th éo rie e t la p ra tiq u e ,
e n tr e la foi e t le co m p o rtem en t,
e n tr e la L oi e t son acco m p lisse­
m in b ien a v a n t q ue le s fo u rs créAinsi, les hommes magnifi­
ques qui conduisent la destinée
de l’O.R.T. poursuivent, non
par l’abstraction de la doctri­
ne, mais par l’action singulière­
ment efficace de leur intelli­
gence pragmatique, 1 œuvre des
prophètes et des docteurs d Is­
raël. Car la Bible et nos textes
sacrés ne sont pas seulement un
témoignage religieux : ils for­
ment aussi un fcode de la vie
sociale.
Puisse Israël, grâce à eux, re­
prendre dans la paix 1 œuvre or­
gueilleuse qui lui a coûté tant
de larmes et tant de sang, c’està-dire demeurer, parmi les
hommes, l’initiateur de leur mo­
rale, le témoin de leur passion,
le protestataire contre leurs
crimes, en un mot le depositaire
de la lumière divine, dans les
ténèbres de leur (conscience.
m a to ire s d ’A u sch w itz e t M aïd an e k a ie n t com m encé à fo n ctio n ­
n e r. L a d é s a g ré g a tio n e t le ra p e ­
tis s e m e n t de ce Ju d a ïsm e de p a ­
ra d e cosm opolite b a tta ie n t son
p lein a u m o m en t où le s o rt a
fa illi so n n er le g la s du Ju d a ïsm e
to u t en tie r.
C e tte no tio n m êm e de cosm o­
p o litism e se co n fo n d a it à to r t e t
d a n g e re u s e m e n t a v ec la no tio n de
l ’u n iv ersalism e. On se c ro y a it fi­
d èle à l’u n iv e rsa lism e su b lim e
d es p ro p h è te s en se f a is a n t cos­
m opolite, c’e st-à -d ire cito y en du
m onde, n e p o ss é d a n t au cu n e f i ­
g u re n a tio n a le personnelle. P o u r­
ta n t, rie n n ’é ta it plu s fa u x que
c e tte in te rp ré ta tio n . U n iv e rs a lis­
m e ne v e u t p a s d ire ren o n c e m e n t
à s a m a n iè re d’ê tr e n a tio n a le , ne
v e u t p a s d ire e ffa c e m e n t d e v a n t
to u t le m onde. C ela v e u t d ire
to u t sim p le m e n t que la v é rité
n a tio n a le q u ’on p o rte en soi e s t
acc e ssib le e t co m p réh en sib le à
to u t le m onde, q u ’elle f a i t p a rtie
du tr é s o r u n iv ersel de l ’h u m a n ité .
C’e s t en ce se n s que les p ro ­
p h è te s é ta ie n t des u n iv e rsa liste s.
B s é ta ie n t fe rm e m e n t p e rsu a d é s
que la v é rité q u ’ils p ro c la m a ie n t
é ta i t un B IE N U N IV E R S E L e t
q u ’à « la fin des te m p s » to u t le
m onde le re c o n n a îtra it. M ais ils
ne c a c h a ie n t ja m a is que cela
é ta i t une v é rité n a tio n a le . B s ne
re n o n ç a ie n t ja m a is à le u rs a sp i­
ra tio n s n a tio n a le s.
L e peuple ju if a v a it a c c e p té
le u r v é rité e t y tro u v a un g a g e
p o u r s a su rv iv an ce. A ucune h a i­
ne, a u cu n e p e rsécu tio n , au cu n e
« d isc rim in a tio n » ne p o u v a it
é b ra n le r s a foi d a n s son d ro it de
v iv re. II se m a in te n a it co n tre
v e n ts e t m a ré e s, non p a rc e q u ’il
se c ro y a it p o rte u r d ’une « m is­
sion », m a is p a rc e q u ’il ne r e ­
n o n ç a it ja m a is à s a cohésion n a ­
tio n ale, à son d ro it d ’é g a lité a v ec
les a u tr e s peuples, b ien q u ’on le
lui r e f u s â t à c h a q u e to u r n a n t de
l ’histo ire.
N ous av o n s un p a s s é com m un
de q uelques m illie rs d ’an n ées.
N ous p a rtic ip o n s à u ne c u ltu re
ancienne, to u jo u rs v iv a n te e t to u ­
jo u rs su s c e p tib le de développe­
m en t. B s ’a g it de d é g a g e r ses r a ­
cines p o u r q u ’elle re fle u ris s e à
nouveau. II f a u t re v e n ir à la so u r­
ce p o u r p u is e r de n o u v elles fo rces
de c réatio n .
D an s son r é c it « L es C ab b aliste s », l’é c riv a in ju if P e re tz
nous ra c o n te la p a ra b o le su iv a n ­
te : U n M a ître C a b b a llste expli­
que à son disciple les tro is d e g rés
d ’une ch an so n . B y a — d it-il —
d es ch an so n s q u ’on e h a n te avec
des p aro les. C’e s t le d e g ré le p lu s
b a s d u c h a n t. C’e s t une chanson
to u te m a té rie lle , car, p o u r p ro ­
n o n cer les p aro les, on se s e r t des
o rg a n e s co rp o rels : des den ts, de
la lan g u e, etc. II en e x iste un d e­
g ré plus élevé, la ch an so n s a n s
p aro les. M ais ce n ’e s t encore
q u ’un d e g ré in te rm é d ia ire . On
f a i t v ib re r l’a ir qui e s t im p a lp a ­
ble, m a is la s p iritu a lité p u re n ’e s t
p a s encore a tte in te . C’e s t to u t de
m êm e encore la m a tiè re qui y
in te rv ie n t. L e d e g ré su p é rie u r
d’une chanson, d’une s p iritu a lité
absolue, e s t ré a lis é q u an d elle
n ’e s t p a s p erc e p tib le à l’oreille,
q u an d c’e s t une m élodie in té rie u ­
re e t céleste qui vous p é n è tre e t
qui e s t re s se n tie d a n s les p rofon­
d eu rs de v o tre âm e, su iv a n t l ’e x ­
p ressio n du p sa lm iste : « T ous
m es os p a rle n t. »
On p e u t ap p liq u er c e tte a llég o ­
rie à la fo rm a tio n ou à l’a ssim i­
la tio n de la c u ltu re d’un p ay s
é tra n g e r, p a r exem ple. On p e u t y
d is tin g u e r les m êm es tro is d e g ré s
ou tro is sta d e s. V ous com m encez
p a r a p p re n d re des m o ts qui d ési­
g n e n t des choses m a té rie lle s :
u n e ta b le , u ne ch aise, u ne m a i­
son. V ous a p p re n e z « la chanson
a v ec p a ro le s ». V ous a rriv e z p e tit
à p e ti t a u s ta d e in te rm é d ia ire ,
vous ré u ssisse z à s a is ir le sens
d’u ne p h ra se , d ’un a c cen t, de la
« ch an so n sa n s p aro les » d is tin c ­
tes. E t, plus ta r d , vous m ontez
a u d e g ré su p é rie u r de la c u ltu re,
vous com m encez à co m p ren d re e t
a p p ré c ie r sa « m élodie in té rie u ­
re » qui n e p e u t ê tre ren d u e ni
p a r d es p aro le s n i p a r des p h r a ­
ses.
V ous p a rc o u re z le m êm e che­
m in q u an d vous vous éloignez
d’une cu ltu re , q uand vous q u itte z
un p ay s. V ous com m encez p a r
o u b lier c e rta in s m ots, to u t en
c o n se rv a n t la com préhension p o u r
--------Ü P Ü I R
---------JT. ]ET ][ i n K
»
 

Quand meme .... Vol. 4 n° 9 (30 septembre 1946) - 1/4

Suivant