REVUE JU IV E
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l ’a tta c h e à la terre. Jo b garde le tesson qui g ra tte ses ulcères.
E n des sens bien différents, to u s deux peuvent dire « N u je
vins, nu je dois p a rtir. »
Diogène est en Grèce un héros populaire e t paradoxal :
le sage à l’é ta t pur. Il a su trio m p h e r de ces séries de hasards
qui s’entrechoquent e t qui p o rte n t le m asque du D estin. Son
intelligence l ’affranchit à la fois des biens hum ains et de l ’hum a­
nité. Seule la N a tu re est souveraine, m ais elle touche p o u r lui
à une anim alité divine. D ans la satisfaction simple de ses besoins,
le m endiant dépasse le sage ; avec la dignité, il a perdu to u te
v an ité. Mais le chien est plus h a u t que le m en d ian t : s’il
ne possède rien, rien ne le possède. Le sage a tte in t ainsi à une
splendide im pudeur. Mais quel dressage p o u r s’élever ju sq u ’au
chien ? Son corps, com m e fro tté d ’huile est insaisissable, son
âm e est enfin dépouillée de to u t ce qui est terrestre. Quel plus
h a u t spiritualism e ? C’est à l ’égard de la N ature une franchise
enfin com plète. N ul n ’a pu suivre cet hom m e-chien à la chasse
de la vertu . Au Cranion de C orinthe se dressait un chien en
m arbre de Paros, e t sur la colonne ces m ots : « Seul tu apprends
a u x m ortels à se suffire à eux-m êm es. » Il révèle à A lexandre
q u ’il est au m onde un seul bien, e t com m un à tous : l ’air lum i­
neux. Lorsque, à q u a tre-v in g t-q u ato rze ans, cette âme h au tain e
e t solitaire v e u t donner au dram e de sa vie un dénouem ent
digne d ’elle, elle prive son corps de cet air même.
L a figure de J o b est p o u r les B éni-Israêl sur le m êm e pied
que Noé et Moïse. Quel est son v rai visage ? On oublia souvent
q u ’il é ta it sém ite. On en fit un poète pu rem en t lyrique, un
P rom éthée enchaîné qui se dem ande, m ais en vain : « P ourquoi
le ju ste souffre-t-il et qui le frap p e ? » Ce ch an t de la désespé­
rance reste p our to u t J u if une leçon. C’est le péché originel
qui prend Jo b à la gorge : il croit se connaître e t p ar là juger
son m érite ; il obéit au conseil satanique : «Tu seras comme Dieu
lui-m êm e possédant la science du bien e t du m al. » V a n ta n t
son in tég rité et sa justice, il glisse au m ortel péché d ’orgueil.
Cet ém ir arabe est d ev an t t a face, E tern el ! le prem ier qui ait
essayé de se com prendre en se disculpant. Il osa te dire : «T u
inventes des iniquités à m a charge ; je ne m e reproche pas un
seul de mes jours. » Sans doute il débute bien, il passe avec ses
am is sept jours d ’épreuve e t de silence. Mais leur indiscrète
p itié l ’a ten té . Il p ren d une a ttitu d e , il parle au nom de to u t
ju ste qui souffre inju stem en t. Il oublie, avec le sens de l’hum i­
lité, la m alice des péchés cachés, e t des siens et de ceux de son
peuple. E n la bouche d ’Isaïe tu as mis la vraie leçon de Jo b :
« Il s’est chargé de nos langueurs, il a porté notre douleur, il
est frappé pour nos im piétés, navré p our nos forfaits ; ce qui
nous apporte la paix, c’est le c h â tim e n t tom bé sur lui. Sa blessure
 

La Revue Juive de Genève. Vol. 9 n° 4-5 fasc. 84-85 (juin-juillet 1946) - 1/1