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REVUE JUIVE
comme s’il lisait le nom qui se traduit en français par « le Sei­
gneur » ou littéralement « mes Seigneurs » puisque le mot est
au pluriel avec le pronom possessif de la première personne.
Ainsi en est-il dans toutes les formules de bénédiction du culte
qui toutes commencent par ces m ots: «Béni sois-Tu. Nom
sacré — prononcé Seigneur — notre Elohim — c’est-à-dire notre
Dieu — Roi du monde. »
Des exégètes hébraïsants nous disent que le Nom sacré réunit
dans ses quatre lettres les trois temps du verbe, le passé, le
présent et le futur et c’est cette idée, sur laquelle nous revien­
drons en étudiant le contenu du Nom sacré, qui, dans la plupart
de nos traductions françaises, a fait rendre ce nom par le mot
« l’Eternel » lequel répond à cette notion de durée infinie.
J ’estime, pour ma part — et c’est une opinion toute person­
nelle, mais religieuse en tous cas, que j ’exprime — j ’estime qu’il
est fort regrettable que l’on ait adopté cette traduction fran­
çaise du Nom sacré, comme si l’idée de durée, d ’éternité, idée
vide de contenu religieux, était au centre de la pensée hébraïque,
alors qu’au contraire il n ’existe même pas de mot en hébreu
qui soient les équivalents d ,éternité, éternel. C’est le mot « le
Seigneur » qui donne le sens propre du nom que nous pronon­
çons à sa place chaque fois que nous le lisons, traduction qui est
ainsi consacrée par l’usage constant de la Synagogue.
L ’Eternel, c’est un simple adjectif qui peut être joint à un
nom quelconque ; le Seigneur, c’est le nom propre de l’Etre
qu’on adore.
L ’Eternel, c’est un mot du langage métaphysique ; le Sei­
gneur, c’est le mot de la langue religieuse, de l’intimité de la
prière.
L ’Eternel, c’est un terme complètement dépourvu d’attri­
buts moraux, le Seigneur, c’est le nom du Dieu de sainteté.
L ’Eternel est loin, perdu dans l’infini des temps ; le Seigneur
est proche de ceux qui l’invoquent.
L ’Eternel, c’est le Dieu de la philosophie, le Seigneur, c’est
le Dieu de la Révélation.
L ’opposition que l’on croit pouvoir soutenir victorieusement
dans le monde chrétien entre ce qu’on appelle le Nouveau Testa­
ment et l’Ancien, entre le Dieu d’amour de l’Evangile et le Dieu
de vengeance de la Bible juive, s’explique en grande partie par
l’emploi constant de ce mot « l’Eternel » pour désigner le Dieu
d ’Israël. Il faut que le cœur ait des intuitions religieuses bien
puissantes pour que la piété ait fini par supporter, sans trop de
dommages, l’usage habituel de ce terme dans les versions de
l’Ecriture et dans les manuels de prières.
(A suivre.)
AIMÉ PA LLIÈRE.
 

La Revue Juive de Genève. Vol. 10 n° 8-9 fasc. 96-97 (septembre-octobre 1947) - 1/1